A la mort
Tu m' as assailli encore cette nuit
Cette nuit sans clair de lune au bord de la mare perfide, panthère
Décochée de l' arc d' une branche.
Ah! le feu de tes griffes dans mes reins et l' angoisse
Qui fait crier à minuit jusqu' aux doigts de mes pieds tremblants prisonniers.
O Mort jamais familière, trois fois visiteuse, je me rappelle
Ma course après la vie comme après un lourd fruit qui roule sous un rônier l' enfant
-Un second régime soudain sur le dos l' aplatit au sol.
Mort redoutable, qui fais fuir plus vite que le guerrier sept fois autour de la ville aux sept portes
Vois-moi dans la force de l' âge et du désir et du vouloir
Quand voici déjà l' hiver, les pluies rhumatismales et tes griffes profondes.
N' as-tu pas senti la force de mes reins, de mon vouloir musculeux?
Je sais que l' hiver s' illuminera d' un long jour printanier
Que l' odeur de la terre montera m' enivrer plus fort que le parfum des fleurs
Que la Terre tendra ses seins durs pour frémir sous les caresses du Vainqueur
Que je bondirai comme l' Annonciateur, que je manifesterai l' Afrique comme le sculpteur de masques au regard intense
Que reviendra sur l' herbe, mêlant sa voix grave au choeur de l' aube
La femme visage noir et tête fauve, qui partit sans un mot ébauché ni d' elle ni de moi
Un jour d' hiver en Ile-de-France.
Léopold Sédar Senghor, Chants d' ombre